interview Dominique Kounkou
Interview du 14/08/06
Question (CAP): Dr Kounkou, vous vous êtes beaucoup battu contre les discriminations. Est-ce que vous voulez bien nous faire le bilan aujourd’hui, en 2006 ?
Réponse (D. Kounkou) : Je pense qu’en 2006, il est assez difficile de percevoir le tableau d`ensemble. Comme après la chute du mur de Berlin, on s’attendait après la chute de la MILS à avoir un horizon dégagé. On se disait que la paix était revenue et que pouvoir pratiquer sa religion était devenu un principe de base, un principe non seulement reconnu par la constitution, mais également vécu, dans un pays de liberté comme la France. Mais je crois qu’il y a un bémol. Il y une sorte de piège dans lequel on pourrait tomber en se disant que tout va bien. Ce n’est pas le cas quand on voit les rapports qui sont sortis, notamment celui qui contient la liste des mouvements spirituels et religieux , qui sert toujours de référence malgré l’effet Raffarin. Ce dernier avait publié une circulaire disant qu’il n’y aurait plus jamais de liste et c’est cela qui, selon moi, aurait pu être le miroir véritable d’un Etat démocratique comme le nôtre.
Mais en réalité, à peine une année après la circulaire, il y une sorte de résurgence. On voit que l`hydre se redresse.
La liste est là, on continue à dénoncer telle ou telle catégorie de personnes. Je suis protestant évangélique et des Eglises africaines de confession catholique ont été carrément agressées. Pour moi, c’est une agression quand le député-maire de Montreuil, apparenté communiste, va perturber un culte. En fait, lui qui est le gardien de la police, le gardien de la loi, est allé carrément hors la loi. Là, vraiment, c’est effarant. On est en droit de se demander : où sommes-nous ?
Donc, si l’on doit parler de l’état de la religion, la religion va mal.Et, de plus en plus, j’ai tendance à penser : cessons de focaliser le débat sur le fameux phénomène sectaire puisque, y compris dans la loi de juin 2001 , on n’a pas obtenu de définition formelle disant « voilà ce qu’est une secte ».
Question (CAP) : Dr Kounkou d’après vous quelle solution pourrait être apportée pour assainir le débat ?
Réponse(D. Kounkou) : On tâtonne. J`ai proposé que nous puissions discuter sur le terrain théologique puisque l’Etat veut se mêler de la religion. Or, ce qui discrimine dans le bon sens, j’entends ce qui permet de faire le choix entre les religions, c’est le critère théologique et ce critère n’a jamais été retenu. On a plutôt tendance à utiliser un critère dit des "téléologiques ". C’est beaucoup plus une sorte d’option qui a été prise une fois pour toutes. Il faut absolument que les critères téléologiques fonctionnent.
En 1905, l’Etat français s’était désengagé du terrain religieux et dans ce cas il fallait laisser le soin aux religions de se débrouiller entre elles. À un moment où l'on finance les mosquées, où l'on finance beaucoup de choses et parfois même sur des critères difficiles à saisir, il faudrait peut-être financer des centres de recherche, on aurait ce qu’on appelait la "disputatio " au Moyen-âge.
Les anciens étaient intelligents et ils se disputaient : nous avons telle idée, telle autre idée ne correspond pas à ce que je pense et ainsi de suite. On se battait, on avait des références, on pouvait dire à quelqu’un : toi, tu es dangereux, ta pratique est dangereuse ou toi, tu ne l’es pas. On arrivait à faire un choix ; c’étaient des grands théologiens qui se déplaçaient et débattaient sur un point particulier.
Les sociétés ont évolué et d’autres acteurs (sociologues, ethnologues etc.…) sont venus pour écrire la vérité. Mais seul un débat fondé sur des informations vraies permettra de sortir le phénomène du religieux de l’ombre et de lui éviter d'être qualifié de « dérives ».
Question (CAP) : Dr Kounkou que pensez-vous, justement, de la mise en place de la MIVILUDES et de son fonctionnement aujourd’hui ?
Réponse (D. Kounkou) : La MIVILUDES, comme la MILS, aborde toute cette affaire un peu à l`envers, mais il faut voir les problèmes en face.
Il faut que nous puissions arriver à prendre conscience d`une chose : nous avons une liberté fondamentale, c’est la liberté de conscience et la liberté de religion. Cette liberté religieuse est constitutionnelle, cela signifie en fait que c’est l’Etat qui devrait être garant de cette liberté, pas du contenu, mais au moins de cette liberté. Et voilà que le même Etat, au lieu d’être garant, met en place une Mission qui est directement rattachée au chef de l’exécutif, chargé lui-même d’empêcher cette liberté d`exister.
Cela nous amène au problème de fond : est-ce qu’il n’y a pas lieu de mettre en cause l’utilité publique de la MIVILUDES ?
Il y a des associations dont on supprime les comptes. Des banques qui refusent des associations suite à la publication de la liste de 1995. De la même façon, des individus sont fichés.Pourquoi l’Etat, qui est le garant de la liberté individuelle, ne prend-il pas le temps de vérifier si un délit a été commis ?
Question (CAP) : Dr Kounkou est-ce que cette liste a une valeur juridique ?
Réponse(D. Kounkou) : Les autorités politiques disent que ce rapport (1995) n’a pas de valeur juridique et pourtant il produit des effets juridiques. Quand j’ai écrit le livre, La religion une l’anomalie républicaine, nous avons fait le choix, avec la maison d`édition et mon préfacier, de laisser parler librement ceux qui avaient souffert pour qu’il n’y ait pas d’interférence.Nous nous sommes bien rendu compte des difficultés qu’ils rencontraient, difficultés que l’Etat a pour mission d’analyser.
Pour quelles raisons notre Etat ne le fait-il pas ? Veut-on continuer à discriminer des individus ?
Je crois que nous sommes un Etat raisonnable et que nous sommes dans une période qui nous permet de faire un bilan.
Question (CAP) : Dr Kounkou voulez-vous dire qu’à l’approche des élections nous pourrions faire ce bilan ?
Réponse (D. Kounkou): Oui, nous sommes à quelques mois du changement du chef de l’Etat et d’élection législative.Qu’on ouvre un peu les yeux sur les souffrances des autres!
Question (CAP) : Dr Kounkou vous savez que le nouveau président de la MIVILUDES a rejeté les universitaires qui en faisaient partie. Est-ce que vous ne trouvez pas cela inquiétant?
Réponse (D. Kounkou) : Les sociologues s’étaient plaints de la politique de la MILS. Quand la MIVILUDES a été créée, des gens plus raisonnables, des intellectuels, des grands hommes que nous respectons, dont l’un de mes professeurs, pouvaient faire le point. Et à cette période ils ont certainement évité ainsi beaucoup de débordements excessifs.
Mais dans le cas actuel, en se privant des universitaires, on retombe dans l’obscurantisme.
Question (CAP) Dr Kounkou quels seraient vos souhaits pour le futur ?
Réponse (D. Kounkou) : En ce qui me concerne je suis originaire d’un pays qui s’appelle le Congo, qui a été saccagé par des membres, ministres, comme président, de la franc-maçonnerie, - j’ai envie que l’on puisse me dire si c’est cela la franc-maçonnerie.Si ce n’est pas la franc-maçonnerie, alors qu’on mette sur les listes les obédiences déviantes, alors elles seront crédibles.
Tant que l’on laisse des gens qui peuvent trafiquer dans l’ombre, infiltrer le pouvoir, les institutions, gêner les carrières, et que l’on assomme celui qui soigne avec ses petites plantes, nous ne sommes pas dans un Etat de droit.De tels agissements doivent être dénoncés, ce sont des dérives. L'Etat ne peut pas faire de liste politiquement correcte en occultant les dérives issues de son sein.
La franc-maçonnerie doit s’expliquer au même titre que les autres mouvements sur sa théologie et ses actions politiques. On est en république, la loi est la même pour tous et doit s’appliquer à tous.
Il ne doit pas y avoir de petit cabinet obscur un peu comme à l’époque du goulag.

4 Comments:
merci beaucoup pour cet interview clair et précis, sans émotion négative polluante, qui donne de l'espoir quant au fait de réunir assez de personnes animées du désir d'écouter les autres, d'apprendre de leurs différences et de les aider à exprimer leurs opinions pour faire de notre pays un espace de liberté et de paix
mt
merci pour cet interview clair et précis, sans émotion négative polluante, qui nous un espoir réel de réunir assez de personnes animées du désir d'écouter les autres, d'apprendre de leurs différences, et de la volonté de les aider à exprimer leurs opiniond, pout pouvoir faire de notre pays un espace de paix et de liberté.
mt
Bonjour
J'ai lu votre interwiev,cela me fait penser à deux personnes, la première à Voltaire qui disait ceci: " « je ne suis absolument pas d'accord avec vos idées, mais je me battrais pour que vous puissiez les exprimer » !
et le deusième de Sergio Yahni, objecteur de conscience en Israël qui dit ceci: " La conscience (et j'ajoute : la volonté libre) est un endroit où l'Etat ne peut pénétrer. La conscience n'est ni au dessus, ni au dessous de la loi, elle est à coté dev la loi parce qu'elle touche l'intimité de l'être humain donc c'est un endroit où l'Etat n'a pas le droit d'intervenir. Il n'a pas à intervenir dans les questions de conscience, et si l'Etat ne peut s'accommoder ce que pense le citoyen, il a un problème. Donc le système politique a un problème."
Et je le confirme, auourd'hui l'Etat français à un problème.
Mésange Chantal
Cher M. Kounkou, bravo pour votre interview accordé à M. Becourt. Le ton est posé mais la pensée est ferme, décidée, logique.
J'ai été très content de vous rencontrer mercredi et j'espère que nous aurons l'occasion de nous revoir.
Je n'ai pas encore d'idées précises concernant la suggestion que vous avez faite à la fin du colloque. Nous en reparlerons. Bien cordialement. Jean Goyard
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